Sans titre

Aujourd'hui maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas.
Avatar de l’utilisateur
Dobble
Messages : 8019
Enregistré le : 17 nov. 2008, 00:00
Description : Petite bite en bois

Sans titre

Messagepar Dobble » 27 oct. 2009, 20:58

Qu’ai-je fait de mes 20 ans ? La question se pose. Je rôde dans ce vieil appart bordelais, que j’arpente pour la première fois. Je regarde par la fenêtre la vie aux alentours et voit quelques putes au coin du cours Pasteur, à quelques dizaines de mètres des mères qui attendent leurs bambins à la sortie de l’école. J’ai laissé un corps dans le lit. Qu’ai-je fait de ses 20 ans ? La question se pose. Une autre histoire insignifiante. Pourtant, elle sourit admirablement quand elle dort mais je sais déjà parfaitement que je n’essayerais jamais de la revoir. Manque de volonté, de maturité. L’absence, la recherche de l’absence. Cette quête aisée. Je me rhabille lentement, regardant ces courbes une dernière fois et finissant la bouteille de whisky qui gît au pied du lit. Laisser un mot. A quoi bon ? Autant refermer là cette ellipse avant que trop de nous ait été mis en jeu.

Prendre le tram, découvrir sa mauvaise allure dans les regards fuyants des demoiselles aux alentours. Voir un enfant qui sort de cours et retrouve sa grand-mère dans cette rame du tram. L’écouter narrer sa journée. 16h30, voilà un vendredi bien rempli.

Descendre à l’arrêt Montaigne-Montesquieu. Se laisser guider par ses jambes vers ce grand bâtiment blanc. Anglais, dernier cours de la semaine. Faire acte de présence. Je crois que depuis ces quelques semaines où l’année a débuté, la prof n’a toujours pas entendu le son de ma voix. Entrer 10 minutes en retard. Lire dans le regard de ses « camarades » leur pitié. Peut-être aurais-je dû prendre une douche.

La prof, québécoise de son état, nous explique son étonnement devant le peu de relations entre les gens dans les rues en Europe. Elle explique qu’en Amérique du Nord; on salue les gens dès qu’on en croise sur les trottoirs, on parle un peu dès qu’on se met en face de quelqu’un dans un bus, on loue la qualité du chien au bout de la laisse en train de chier. Tout le monde regrette ce manque d’esprit civique européen dans la classe. Je me permets de faire remarquer que les Français sont sans doute plus honnêtes finalement et plus polis. Dire bonjour au mec qui nous toisera pendant les quelques heures de voyage en train, cela nous rendra moins isolé au moment de regarder par la fenêtre les champs qui déclinent à l’infini ? Faire le faux-cul dans la vie de tous les jours, alors qu’on est déjà obligés d’effectuer cette démarche scabreuse en cours , au travail…

Puis à nouveau, l’étude d’un article inintéressant. Les 10 plus grandes tragédies réalisées par Hollywood. Ecouter les autres raconter les petites scènes du septième art qui les ont fait chialer. Regarder dehors et voir cette étudiante de première année qui fascine. Viens mon tour, je parle de Maurice Ronet. J’ai hésité avec Massimo Troisi. Tout le monde s’en fout, cela ne m’étonne pas ni me gêne. J’en ai autant pour leurs goûts cinématographiques.

Puis le sacro-saint débat du cours d’anglais : « peut-on pleurer en public, par exemple au cinéma ? » Le débat ne m’intéresse guère. Les autres tentent de ciseler leurs arguments, sans grand intérêt mais la note de participation est en jeu alors cela vaut bien quelques efforts. Enfin, c’est ce que j’en conclus, devant cet amas de mains levées. La prof veut changer un peu de débat et m’interroge sur une bonne comédie que j’ai vu. Je lui réponds « Love Story » avec ce thème musical, absolument intemporel. Elle ne goûte guère mon humour et demande donc, à la brune située en face moi, pourquoi, selon elle, il est plus acceptable socialement de rire devant tout le monde que de pleurer devant tout le monde. « Parce qu’un rire, ça amène de la joie à tous ceux qui sont aux alentours, alors que les pleurs, on se sent mal et on a envie de réconforter la personne ». J’allais m’allonger devant cet argument fort et irréfutable mais l’envie me vint de conforter ma note de participation. Quand on parle peu, il faut parler bien et marquer les esprits : « Rire, qui ne sait pas rire ? On rit par politesse, à une mauvaise blague d’un prof, d’un collègue ou par convention tout simplement. Le rire n’est pas très engageant personnellement. Alors que les pleurs. Certains n’en sont pas capables. Et la tristesse a cela de plus remarquable que le bonheur, c’est qu’elle ne peut être feinte. Voilà pourquoi on respecte beaucoup plus une tristesse qu’un bonheur, surtout en public. »

J’en avais fait assez pour cette heure et demie de cours. Restait à retrouver les rangs bondés du tram pour filer au pub afin de déjeuner.
Modifié en dernier par Dobble le 28 oct. 2009, 00:10, modifié 1 fois.

Avatar de l’utilisateur
Ajax
Messages : 3805
Enregistré le : 01 avr. 2009, 00:00
Description : Petite bite en bois

Re: Sans titre

Messagepar Ajax » 27 oct. 2009, 21:01

C'est beau l'autobiographie.
Image

Avatar de l’utilisateur
Madoff
Messages : 3260
Enregistré le : 15 nov. 2008, 00:00

Re: Sans titre

Messagepar Madoff » 27 oct. 2009, 23:50

bombi aime ça
2Pac died because he lived the thug life. This 6 pack is going to die because I live the chug life.

Avatar de l’utilisateur
Dobble
Messages : 8019
Enregistré le : 17 nov. 2008, 00:00
Description : Petite bite en bois

Re: Sans titre

Messagepar Dobble » 28 oct. 2009, 16:37

Arriver au pub vers 18h. Il y a toujours une atmosphère différente en fin d’après-midi. On y croise des trentenaires en bleu de travail, venus fêter la fin d’un chantier autour d’une pinte, quelques cinquantenaires en couple avide de vie et des jeunes gens souhaitant profiter des derniers rayons de soleil dans un canapé en dégustant les paroles de l’autre.

Je prends place au comptoir. Elinor est seule au service. Jeune Galloise d’une vingtaine d’années, on lui en donnerait douze, si ce n’est pour sa poitrine très mâture. Elle travaille ici depuis quelques mois. J’en ai connu des serveuses depuis le temps que je traîne dans ce rade; j’en ai même fantasmé mais très peu touché au final. Une pinte de Guinness.

Je scrute les vallons inexplorés de la page 3 du Sun. Le papier est de piètre qualité. Je me retrouve avec un peu du rouge du bikini de la playmate au bout de mes doigts. Le fil d’actualités de BBC Sport remplit les cinq minutes suivantes. Elinor ajoute des morceaux de Joy Division à la playlist. Je lui demande une troisième pinte.

Nous ne sommes que deux au comptoir. Le vieux type, assis face au poster des Beatles, enchaîne les whisky glace. Il n’a pas dit mot depuis que je suis entré. Il ne fait rien, ne regarde rien, ne lit pas. Ne murmure même pas. Ne porte même pas attention au décolleté de cette jeune femme qui semble lui dire bonjour très régulièrement. Du moins jusqu’au moment où il a jugé bon après une longue période d’inertie de se retourner et de toiser un jeune homme d’une trentaine d’années. Accompagné de trois délicieuses jeunes femmes. Je l’entendais parler de ses dernières années aux States.

Le vieux homme enleva son chapeau melon et lui adressa la parole : «  Jeune con. Je te conseille de relire Gonzo Highway la prochaine fois que tu voudras impressionner trois petites, même si je crois lire dans leurs yeux qu’elles ont bu tes paroles… Big Sur. Tu en fais une intéressante description. Jusque là, tout allait bien mais comment oses-tu citer Arthur Miller ? Henry Miller jeune con, Henry Miller. Voilà le Miller qui vivait en ascète à Big Sur. Je me permets de rectifier. Question de légitimité. Mesdemoiselles, mes hommages. »

Puis il se rassit, remit son chapeau. Comme si rien ne s’était passé. Je regardais Elinor, elle avait ce sourire qu’elle savait offrir à tout jeune homme qui passait le pas de la porte. J’aurais voulu qu’il soit pour moi. L’attraper, l’isoler. Nous avons échangé quelques mots vides.

Et le vieil homme se ranima. Il glissa quelques doigts dans sa barbe grise. Recommanda un whisky, me fixa. Jeune maladroit, que veux-tu boire ? Allons pour une pinte de Magners. Je m’approche de lui pour le remercier et trinquer. Son regard semble me signifier qu’il n’attend ni remerciement, ni même parole. Mais étant quelque peu intrigué par le personnage…

« Je ne vous vois pas souvent au pub.
- Ce pub fait partie de mon passé, je n’y viens que quand j’ai besoin de m’en rapprocher…
- Je ne me suis pas présenté : Romain.
- Trevor.
- Enchanté.
- J’étais comme toi il y a une quarantaine d’années. Maladroit.
- Et ça se soigne ?
- Non, mais ça se transcende. Excuse ma curiosité mais j’ai vu que tu feuilletais un livre un peu jauni.
- Oui, Papini. L’homme fini.
- Ca alors. La vie réserve encore des surprises… J’ai longtemps cherché ce livre. Je pensais que ce serait une quête inaboutie et voilà que tu débarques. Je n’ai lu que Gog de Papini mais Un Uomo Finito, cette autobiographie à 25 ans m’a toujours fasciné.
- Pourquoi ? Puisque vous ne l’avez jamais lu.
- J’en ai lu de larges extraits et j’ai même assisté à des colloques sur Papini à Florence.
- Vous êtes linguiste, chercheur, historien ?
- Simple libraire. Et toi ?
- Etudiant.
- Tu sembles dire cela avec un soupçon de circonspection.
- Est-on jamais convaincu par ses choix et son chemin ?
- Excellent. Il n’y a, à mon sens et en tant que vieux con, que deux voies. Une parfaite déchéance ou une parfaite réussite. Mais avec tout de même le risque de finir comme Ivan Ilitch…
- Justement, entre incarner le Joueur de Dosto et Ivan Ilitch, le choix est difficile.
- Il n’est pas difficile. Si je peux te donner un conseil, avant de me retirer, la seule chose saine que tu aies à faire pour les heures à venir, voire les jours à venir, c’est batailler avec l’accent gallois de cette charmante brune. Le reste est trivial. »

Il mit son caban, paya sa note et sortit d’un pas léger. Quelques minutes après, je découvrais que Papini s’était fait la malle en sa compagnie…

Avatar de l’utilisateur
Albat
Administrateur du site
Messages : 4159
Enregistré le : 23 oct. 2009, 06:58
Description : Mes couilles sur ton nez

Re: Sans titre

Messagepar Albat » 28 oct. 2009, 16:46

c'est classe, j'aime bien

Avatar de l’utilisateur
Ajax
Messages : 3805
Enregistré le : 01 avr. 2009, 00:00
Description : Petite bite en bois

Re: Sans titre

Messagepar Ajax » 28 oct. 2009, 17:36

Très bon.
Image

Avatar de l’utilisateur
Bebert
Messages : 710
Enregistré le : 18 nov. 2008, 00:00
Description : Bio-con. Et je t’emmerde.
Contact :

Re: Sans titre

Messagepar Bebert » 28 oct. 2009, 19:01

'Tain, encore l'image des libraires qui en prend un coup!.. ;)
Les cons, je leur pisse à la raie. Garez vos fesses!

Avatar de l’utilisateur
Dobble
Messages : 8019
Enregistré le : 17 nov. 2008, 00:00
Description : Petite bite en bois

Re: Sans titre

Messagepar Dobble » 02 nov. 2009, 17:58

Un mardi soir. Ca n’a pas grand intérêt un mardi soir. Hormis en période de Ligue des Champions bien entendu. Mais sinon, personne ne sort, une soirée bâtarde en somme. Les étudiants attendent le jeudi pour pouvoir sortir, comme si la magie des soirées ne pouvaient se produire que du jeudi au samedi. Il me semble que c’est se laisser assez peu de chances de vivre…

Il faut donc innover le mardi. Trouver de nouvelles activités. Je passe au pub, un de mes amis devait m’y avoir laissé les écrits de Lester Bangs, de quoi se divertir quelques heures. Mickey, le Mancunien tenancier du bar, m’informe qu’il n’y pas de Bangs qui traîne par ici. La soirée s’annonce mal. Je salue Elinor qui, en cuisine, s’efforce de dresser avec style des assiettes majoritairement composées d’hamburgers, salades et frites.

Je fais signe à Mickey et lui signale que je repasserais certainement plus tard. Je prends la direction des Quais, il fait encore assez clair malgré l’heure avancée. C’est certainement l’endroit le plus propice pour passer une soirée éthylique et poétique, avec d’autres badauds. Mais, alors que j’allais pénétrer dans une des épiceries d’un des cours perpendiculaires aux Quais pour acheter de quoi s’émerveiller à petit prix, je reçois un texto.

Sentir ce portable vibrer, c’est toujours une expérience. On ne sait jamais réellement ce qui nous attend. Qui peut penser assez à nous pour envoyer un message ? Est-ce que ces qq lettres vont bouleverser les minutes, les heures, les mois à venir ? Questions récurrentes. Frustration récurrente. Un de mes amis m’annonce un concert jazzy-funk dans un petit rade bien caché dans le quartier St-Pierre.

Quelques minutes de marche et me voilà franchissant la porte de la Dibiteri à la recherche de ce visage connu. Il s’est calé contre un mur. Des bises. Je ne m’assois et vais directement nous commander deux pintes de Leffe. Pendant que le taulier aux allures de Hell’s Angel avec ses rouflaquettes et sa longue tignasse très sombre, je scrute les autres hôtes de la soirée. Quelques charmantes jeunes femmes mais je suppose que ce n’est pas ce soir que de grandes choses vont se passer.

Je rejoins mon pote qui m’annonce que c’est un de nos anciens camarades qui va jouer. Un ancien de la fac. Au moins un qui a bien tourné. Et en effet, bien que l’évocation de son nom ne m’ait rien rappelé, dès que je vois ce longiligne jeune homme se positionner derrière la basse, les souvenirs reviennent. Leurs compos ne sont pas mauvaises, même si je regrette ce besoin récurrent de chanter en anglais. Sans doute pour cacher malicieusement la qualité incertaine de quelques textes…

On profite d’un interlude assuré par quelques rockeurs pour causer un peu. La vie de bohème, les tournées minables, le van pourri. Une certaine idée de l’existence. Une belle tentative. Mon pote m’annonce que deux de ses copines vont nous rejoindre dans une petite heure.

Voilà venu le temps des reprises de classiques. Je vois un des types devant nous trépigner. Il sort de ses poches un petit harmonica. Je le montre à mon pote. Le gars hésite. Il s’approche de la scène, s’assoit qq mètres devant mais ne semble pas oser. On crie « l’harmonica, l’harmonica ». Le mec profite d’un ralentissement dans une des chansons pour y aller de son solo. Les trois musiciens sur scène semblent bien en peine pour le suivre. Mais le petit homme semble prendre plaisir alors quelle importance.

Les deux filles arrivent alors qu’un standard de BB King se fait entendre. Ca sent le plan pourri. Je connais vaguement une des deux, bien entendu la mieux que mon pote s’est réservé. Je reste en retrait, m’adonnant à un plaisir de mélomane. Les minutes passent…Summertime.

Vers 1h, le concert s’achève. La fille qui s’est échouée près de moi semble troublée par mon silence ininterrompu et j’entends qu’elle en fait part aux deux autres convives de la table, moquant ostensiblement mon mutisme. Quel intérêt puisqu’il n’y a visiblement plus rien à jouer ? Elle est déjà préparée comme un dessert alors que j’aime celles qui ressemblent à des entrées.

Alors que j’allais me décider à partir en finissant une dernière Leffe, je lui adresse finalement la parole : « Je vais te raconter une petite histoire. Un jour, j’étais bcp plus jeune et je ne buvais pas encore, je me trouvais en Bourgogne. Je restais avec un de mes oncles qui avait invité un de ses amis. Ils ont ouvert une bouteille de la famille. Un rouge si mes souvenirs sont bons, 1952. Il ouvre la bouteille, en sert deux verres. Les premières gorgées sont infectes. Le vin semble avoir perdu tout son arôme. Ils essayent une demi-heure plus tard. Même résultat. L’ami de mon oncle se gausse et décider de retourner à l’hôtel faire une sieste. Mon oncle reste à côté de cette bouteille. Une heure après la première ouverture, il se sert un verre. Le vin avait retrouvé toute sa vitalité, comme s’il avait mis une heure pour se remémorer ce qu’il fut et faire en sorte de l’être une dernière fois. Un quart plus tard, alors que l’ami de mon oncle revenait de sa sieste, l’effet avait disparu. Cela arracha un sourire à mon oncle. »

Ce silence semble parfait pour accompagner mon départ...

Avatar de l’utilisateur
Bebert
Messages : 710
Enregistré le : 18 nov. 2008, 00:00
Description : Bio-con. Et je t’emmerde.
Contact :

Re: Sans titre

Messagepar Bebert » 02 nov. 2009, 23:30

J'aime beaucoup la petite histoire à la fin. Elle pourrait être véridique. En tout cas, pour le vin, c'est possible. Grand millésime en Bourgogne, le 1952.
Les cons, je leur pisse à la raie. Garez vos fesses!

Avatar de l’utilisateur
Dobble
Messages : 8019
Enregistré le : 17 nov. 2008, 00:00
Description : Petite bite en bois

Re: Sans titre

Messagepar Dobble » 03 nov. 2009, 01:21

Elle l'est, avec un brin de romance pour pouvoir l'usiter.


Retourner vers « Les grandes plumes du forum »

Qui est en ligne

Utilisateurs parcourant ce forum : Aucun utilisateur enregistré et 1 invité