Les inséparables

Aujourd'hui maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas.
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Dobble
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Les inséparables

Messagepar Dobble » 01 avr. 2010, 17:47

17 août 2009

Bien entendu, comme tout le monde, j'avais lu les récits de Blaise Cendrars. Ses innombrables nuits dans le grand Est passées à scruter l'horizon à travers les fenêtres de quelques locomotives soviétiques d'un autre âge.

A cause de mon père, ou grâce à lui (je ne saurais encore le dire), je me retrouvais moi-même dans cette situation. Avec pour spectacle, non pas les panoramas vierges de la Sibérie mais les hauts sommets des Alpes qui allaient bientôt laisser place à de nouvelles visions, qui m'étaient encore inconnues.

J'avais en quelque sorte fantasmé ce voyage, depuis que mon père me l'avait annoncé quelques jours auparavant. Mais force est de constater que le confort trop prononcé de la première classe enlevait de ce charme désuet qu'avait dans mon esprit un tel périple. J'étais seul avec mon père dans cette cabine où nous disposions de 4 couchettes et je commençais déjà à regretter Bordeaux. Il y avait bien eu une jeune femme qui nous avait accompagnée de Paris à Turin mais elle nous quitta aussitôt arrivés dans le Piémont.

Nous continuions notre route vers Venise, destination avouée par mon père concernant ce voyage. Je ne savais pas réellement pourquoi nous allions à Venise, bien entendu, il devait y avoir une offre d'emploi derrière cette énigme. Mon père n'avait pas souhaité m'en dire plus, sans doute par superstition. Il était un des hommes les plus ancrés dans la vie que je connaissais mais voilà; il avait quelques fois recours à ce genre d'astuces, surtout quand il ne voulait pas me parler. Assez souvent de fait.

Nous venions de passer Milan en pleine nuit quand mon père se réveilla après un long sommeil, rythmé par la valse de ses ronflements. Il se leva pour s'étirer; en effet, son mètre quatre vingt-dix souffrait sur ces petits matelas mais il n'avait qu'à s'en prendre à lui-même. Il avait décidé de prendre le train plutôt que l'avion, à mon plus grand étonnement.

Alors qu'il tournoyait sur lui-même, sans doute en train de combattre l'ennui, il prit dans ses mains le livre que j'étais en train de feuilleter:
« Ah Byron.
- Ouais.
- Toujours dans ta quête de grands littérateurs romantiques...
- Je cherche, j'explore. Il faut bien que je profite du temps que m'offre ma jeunesse oisive.
- C'est bien. Sais-tu que Byron a longtemps séjourné à Venise ?
- Non. Je ne le savais pas.
- Vois-tu, ton vieux con de père a lui aussi connu les sirènes du romantisme quand il avait à peu près ton âge.
- Les sirènes se sont noyées aujourd'hui, dans ton épais costume de perplexité et de cynisme.
- Certes. Mais je vais te raconter une histoire. J'avais à peu près ton âge quand je suis tombé follement amoureux d'une jeune femme. La première, toujours celle qui nous marquera le plus. Une jeune femme, très belle. Une peau mate. De longs cheveux bruns allant sur le roux, décrivant de nombreuses courbes en dessous du cou. Un très joli bout de femme, parlant français avec un délicieux accent grec.
- Grec ?
- Oui, une jeune Grecque, étudiante en traduction rencontrée par hasard, alors que j'étais encore étudiant en lettres.
- Tu as étudié les lettres ?
- Oui, il y a bien des choses que tu ne sais pas sur ton père... Enfin bref, un jour, mettant fin à quelques mois d'amour sincère, cette délicieuse réminiscence est repartie à Athènes, à la fin de l'année universitaire. J'ai eu du mal à m'en remettre, je suis resté enfermé pendant quelques jours. Puis, bien aidé par l'alcool, j'ai pris la décision de la rejoindre.
- En Grèce ?
- Oui...
- Mais tu parles grec ?
- Je balbutiais les quelques mots qu'elle m'avait appris à l'époque. J'ai donc pris le train de Paris jusqu'à Venise. Il y a à peu près 25 ans, je faisais le même trajet. Il me semble même que je reconnais les paysages, par instants. Arrivé à Venise, disposant de quelques heures avant ma navette pour Corfou, je me suis promené dans les rues de la cité des Doges. J'avais lu, quelques mois avant, un des premiers livres de Matzneff le Défi dans lequel il relatait son périple à Venise et sa quête de la maison dans laquelle séjourna le lord Byron, je fis de même.
- Et alors ?
- Bien entendu, il ne restait rien de Byron quelques siècles après. Simplement quelques légendes autour de ses amours, que me raconta un canotier. Et cette anecdote : Byron avait semble t-il une jambe plus courte que l'autre... Comme...
- Garrincha ?
- Oui, Garrincha... Je vois que tu te rappelles des histoires que je t'ai raconté !
- Et la Grecque ?
- Je suis resté quelques semaines en Grèce mais l'amour ne fait pas tout, vois-tu. Elle avait ses amis, son quotidien. Je ne parlais quasiment pas grec. J'en ai profité pour visiter Athènes et le Péloponnèse mais je me suis vite rendu compte que l'amour dépend aussi du contexte et celui que nous offrait Athènes ne nous permettait pas de continuer.
- Alors tu es rentré comme cela, seul ?
- Pas seul, parce que j'avais découvert bien des écrivains et des poètes en chemin : Kazantzakis, Cavafy, Seferis. Et rien que cela valait certainement le voyage. »

Mon père se referma sur ces derniers mots, semble t-il un peu bouleversé de me raconter ces souvenirs, bien qu'il tenta de ne rien en montrer. Je n'avais jamais entendu parler de cette Grecque. Le choix du train ne devait pas être anodin, il voulait me raconter cette histoire, s'ouvrir.

Nous arrivâmes bientôt à Venise, au petit matin. Un soleil rouge nous souhaita la bienvenue. Un petit hôtel dans le centre avait été réservé pour nous, mon père avait rendez-vous le matin même. J'allais peut-être en profiter pour visiter Venise mais en attendant, il me fallait faire corps avec ces draps de soie qui me semblaient si accueillants.

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Madoff
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Re: Les inséparables

Messagepar Madoff » 04 avr. 2010, 16:49

Esthète.
2Pac died because he lived the thug life. This 6 pack is going to die because I live the chug life.

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Austin Powers
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Re: Les inséparables

Messagepar Austin Powers » 06 avr. 2010, 14:46

Waouh!
"La Vendée on s'y fait"


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