La Saison des Illusions

Aujourd'hui maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas.
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Dobble
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La Saison des Illusions

Messagepar Dobble » 03 avr. 2011, 10:15

« Ceci n’est pas une pipe ». Je ne sais plus très bien où cette histoire a commencé, ni même quel est le bon point de départ pour la relater, s’il existe un bon point de départ pour que vous puissiez aisément la comprendre. Arbitrairement, je choisis donc cette après-midi d’un mois de septembre qui résonne encore dans mon esprit. Peut-être faut-il que j’explique comment je me suis retrouvé devant ce tableau de Magritte.

Comme à de multiples reprises durant mes années estudiantines, je devais réaliser le chemin entre Reims, où vivaient mes parents, et Bordeaux, où je m’essayais à la fonction d’étudiant. En ce mois de septembre, c’était le dernier aller-retour. Malheureusement ou peut-être heureusement finalement, un problème sur un TGV m’obligea ce jour-ci à transiter par Paris. J’avais donc sur mon chemin quelques heures à consacrer à la Ville Lumière. Comme à chaque fois que je venais dans la capitale, j’en profitais pour errer sans réel but entre les quais et quelques quartiers que j’appréciais particulièrement. C’est ainsi que je me suis retrouvé devant les baies vitrées d’une galerie ou d’un musée, je ne m’en rappelle plus vraiment mais cela n’a guère d’importance.

L’endroit paraissait de l’extérieur relativement austère, dépouillé de toutes fioritures comme peuvent l’être les murs intérieurs de certaines mosquées. La clarté des lieux et l’absence totale de couleurs, hormis celles qui figuraient sur les œuvres, amenaient le promeneur à être attiré à l’intérieur, comme aimanté par la pureté de l’endroit. Moi-même, je plongeais à l’intérieur. Une jeune femme en tailleur, qui lisait un épais livre sur « L’originalité dans l’Art », daigna quitter quelques secondes sa lecture pour me saluer d’un geste de la tête et d’un sourire à demi-franc.

J’étais seul dans cette vaste pièce blanche où le carrelage reflétait chacun de mes pas en trois dimensions. L’exposition commençait par une longue affiche où étaient déposées de nombreuses définitions du mot illusion dans diverses langues. Cette majestueuse affiche qui devait faire deux mètres de haut sur un mètre cinquante de large me pénétra aisément. Le fait que tous ces mots soient écrits dans des tailles, des styles et des polices complètement différents amenait indéniablement à la difficulté de lecture, si bien que j’eus la naïveté de me demander si ces mots avaient bien un sens. Cette question fut sans doute le résultat du malaise qui m’envahit quand j’étais devant cette affiche, comme dans un bateau ivre. Cette tempête avait béni mes éveils maritimes et j’étais prêt à plonger dans le reste de l’exposition sans retenue.

J’avoue ne plus avoir de grands souvenirs de cette exposition, si ce n’est deux autres pièces. Il y avait donc cette fameuse œuvre de Magritte avec la non moins célèbre pipe. Je laisserais bien à Foucault le soin d’analyser les différentes profondeurs et énigmes que l’on peut tirer de cette œuvre. Pour ma part, je me souviens avoir été attiré par les visages d’autres spectateurs qui avaient franchi le seuil de la galerie. Depuis tout petit, j’avais toujours considéré qu’il existait deux spectacles à considérer dans quelques musées ou galeries d’art : celui des œuvres et celui des contemplateurs. Du fait de mon entendement mineur pour les choses de l’art en général, j’avoue avoir toujours été plus intrigué par le second spectacle.

Pourquoi celui-ci est-il venu ici ? Pourquoi a-t-il cette réaction devant cette œuvre particulière ? Que va-t-il en tirer pour le reste de sa vie ? J’avais ainsi réussi à me développer une nomenclature des visiteurs de galeries d’art. A mon sens, il en existait quatre types. Tout d’abord, il existait le réel érudit-esthète, celui chez qui l’on peut sentir que chaque œuvre parle, qu’il comprend aisément les relations historiques entre les différents courants, voire même ce qui a pu amener l’artiste à traiter un tel sujet de cette manière. Généralement, l’érudit-esthète aime à se promener seul dans les musées, sans doute pour jouir de cette relation privilégiée qui le lie aux artistes et à leurs œuvres. L’érudit-esthète ne ressent ainsi pas le besoin de démontrer sa culture supérieure en déblatérant toutes ses connaissances à un public moins initié. C’est ce qui fait la différence avec le deuxième groupe : l’érudit. Celui-ci jouit aussi de cette relation privilégiée avec l’art, mais non de manière innée. Il ne la doit pas à ses sens mieux développés mais à une étude approfondie des différentes écoles artistiques et des divers courants. C’est sans doute pourquoi il ressent ainsi le besoin de prouver à tout le monde qu’il connaît tout ceci sur le bout des doigts à chaque visite dans un musée, afin de démontrer sa légitimité aux yeux des autres. L’érudit préfère ainsi aller au musée en compagnie d’autres personnes pour pouvoir faire montre de ses connaissances englouties au prix de nombreuses heures de labeur. Les deux derniers groupes restent assez étrangers à l’art, du moins à celui que l’on peut croiser dans les galeries d’art. Pour les premiers que j’appellerais « amateurs », ils n’ont pas de bases solides en termes de connaissances liées à l’art et ne se hasarderont jamais à un commentaire sur une quelconque œuvre, sentant le poids de leur méconnaissance. Mais il n’en demeure pas moins vrai qu’ils sont réceptifs aux mouvements de l’art, percevant quelques sentiments à l’égard de certaines œuvres, sans pour autant pouvoir les expliquer. Enfin, le dernier groupe est principalement composé des touristes artistiques ; le mari qui suit sa femme amatrice d’art, le badaud qui profite des murs d’une galerie pour attendre que l’averse soit passée.

Cette après-midi-là, nous étions principalement entre amateurs. Juste avant la sortie, une dernière œuvre était disposée. Je l’avais remarqué dès l’entrée mais m’étais malgré tout forcé pour ne pas me laisser guider vers elle en premier. Là était disposé un long miroir aux contours en bois. La légende placée à droite de l’œuvre indiquait le titre de celle-ci : « L’illusion ultime ». Je me regardais quelques minutes dans le miroir et n’eus bien entendu aucun problème pour comprendre où l’artiste voulait en venir. La flamme de mon questionnement interne n’en fut que ravivée par cette dernière œuvre et c’est perdu dans mes pensées que je regagnais les rues de Paris.

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Dobble
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Re: La Saison des Illusions

Messagepar Dobble » 04 avr. 2011, 17:51

Il me restait trois heures à nonchalamment gaspiller avant de devoir gagner Montparnasse. J’ai longtemps hésité entre une visite au Père Lachaise, sorte de rituel immuable de toutes mes visites parisiennes, et un détour par Châtelet. Finalement, sans qu’aucune raison valable ne se dégage, j’optai pour les Halles.

La première chose que je vis, quand je suis sorti du métro, fut une horde de Japonais. Enfin, je peux maintenant écrire Japonais parce qu’ils vinrent me parler ; mais sur le coup, j’aurais eu bien du mal à discerner leur nationalité. Simplement, le fait que les jeunes femmes soient habillées avec un style très soigné à mi-chemin entre la bourgeoise et la jeune femme des villes amatrice de culture urbaine me laissa à penser qu’il pourrait bien s’agir de Japonais. Toujours étant qu’une d’entre elles vint à ma rencontre pour me demander dans un français parfait, acquis grâce à une vision répétée du Clan des Siciliens comme elle me l’apprit après que je lui eus demandé, où se situait le magasin Colette. Mes vagues souvenirs de quelques escapades dans cette boutique branchée me permirent de leur donner les indications nécessaires. Ils partirent ensuite dans la direction indiquée alors que je prenais moi-même le chemin du Forum des Images.

Quelques amis parisiens m’avaient déjà parlé de ce cinéma, m’en contant les master class données par quelques grands réalisateurs et les diverses expositions, souvent intéressantes, qui faisaient de ce lieu un palais du cinéma. Malheureusement, je tombais ce jour-ci sur une exposition liée aux films d’horreur, genre qui ne m’avait jamais bouleversé voire simplement intéressé. Du Forum des Images, je pris donc le chemin de boutiques dans les rues adjacentes où j’avais déjà acheté quelques tee-shirts. Mais mon escapade en mode shopping fit long feu. A peine entré dans la première enseigne, je croisai une figure qui ne m’était pas inconnue et il ne me fallut que quelques secondes pour remettre un nom sur ce visage dense aux pommettes fabuleusement marquées, aux superbes lèvres marron et au regard distant mais qui savait vous embarquer. Il s’agissait de Fatou, et il semblait qu’elle ne m’avait pas oublié non plus.

J’avais rencontré Fatou d’une manière qui déconcerterait certainement quelques ancêtres s’ils pouvaient donner leur point de vue. Je ne sais pas si je peux qualifier cette rencontre de typiquement de notre époque mais toujours est-il qu’elle n’eut pu être possible en d’autres temps. En effet, un réseau social fut le terrain de notre rencontre. Un ami en commun, quelques likes en commun et voilà que nous commencions à parler du Saian Supa Crew, de Gainsbourg puis de nous, un peu. Ceci dura quelques mois jusqu’au moment où Fatou, jeune femme issue d’une nombreuse famille sénégalaise vivant dans la banlieue lyonnaise, ressentit le besoin de prendre son envol.

Elle pensa tout d’abord à Bordeaux pour s’essayer à la vie de jeune femme indépendante. Et bien entendu, ceci fut l’occasion rêvée pour célébrer notre rencontre « in real life ». Il existe toujours ces quelques minutes de flottement quand on rencontre quelqu’un de cette manière. Comment va-t-il, va-t-elle réellement être ? N’est-il pas juste un avatar et ne me suis-je finalement pas attaché à une image et non à une personne réelle ? Avec Fatou, ce stade fut franchi très vite. Il est vrai que ce fut pour moi assez aisé car il est toujours plaisant de rencontrer une jolie femme, qui plus est dont le style vestimentaire ne gâchait rien à l’affaire.

Nous marchâmes un peu sans vraiment parler, alors que je pensais à notre première rencontre, puis un bistro parisien nous ouvrit les bras. Deux cafés vinrent nous rendre un peu plus affables.

« Cela fait quelques temps…, lançais-je timidement.
- 7 ou 8 mois je pense. Je suis ici depuis 6 mois.
- Oui tu m’avais dit que t’avais du mal à trouver du taf sur Bordeaux.
- J’ai eu une ou deux réponses positives mais alors que j’étais déjà installée à Paris.
- Et donc tu fais quoi ici ?
- Je bosse chez Lancel, sur les Champs.
- Hum… Ah ben ça va.
- Ouais c’est plutôt cool. Je croise des personnes du monde entier tous les jours, certains m’invitent chez eux… J’ai des cartes de visite des quatre coins du monde, ça me change de Villeurbanne.
- Ouais j’imagine. »

Ma réponse n’eut pas le don d’apporter un nouvel élan à la discussion et un silence long de quelques minutes nous accompagna. Nous nous regardions, sourions un peu bêtement puis la jeune femme, qui semblait avoir pris de l’assurance en quelques mois, embraya :

« C’est dommage qu’on ait pas eu plus de temps ensemble. J’avais vraiment apprécié les deux jours qu’on avait passés à Bordeaux.
- Oui c’est dommage…
- J’ai pensé à toi quelques fois ces derniers mois, sans jamais oser t’appeler.
- Je suppose qu’ici, tu n’auras pas de problèmes pour trouver quelqu’un…
- Oui sans doute mais j’avais ressenti quelque chose de spécial entre nous.
- Oui. Deux jours avec moi. Tu as eu le meilleur de ce que je peux offrir à quiconque. Le reste n’aurait été que déception au regard de ces jours liminaires. Je brille par mon évanescence…
- Ça ferait une belle épitaphe.
- Comment ?
- Evanescent par essence. »

Nous sourîmes tous les deux puis je pris sa main, sachant que cette fois-ci, c’était sans doute la dernière fois que je la reverrais. Une forte étreinte accompagna nos adieux, avant que nous prîmes chacun deux directions différentes en sortant du café. Bien entendu, je tournai une fois la tête et elle en fit de même. Un dernier regard, un échange de sourires tristes et l’histoire appartenait au passé.

Dans le train vers Bordeaux, je pensais un peu à elle. J’étais assez admiratif de cette jeune femme, de son parcours. Elle avait voulu être indépendante et s’était donné les moyens de répondre au défi qu’elle s’était lancé elle-même. Sans bénéficier de quelconque aide, si ce n’est sa beauté innée, elle avait su se frayer un chemin dans le dédale de notre société pour y trouver sa place, ou du moins une place qui lui convenait à l’heure actuelle.

La suite du voyage fut une longue bataille avec la touche next de mon lecteur MP3, ce qui me fit penser qu’il fallait sans doute que je change ma bibliothèque musicale. Arrivé aux alentours de Libourne, je pensais à ces nombreuses années d’étude qui m’avaient mené où j’en suis aujourd’hui. J’avais très vite compris que je n’étudiais pas pour me construire une carrière mais uniquement pour glaner par ci par là quelques savoirs, quelques pistes. C’est peut-être la raison pour laquelle j’avais affronté ces années estudiantines sans grande envie, ni grande ambition. Je répondais simplement à une demande normative : obtenir un diplôme, de Master si possible.

J’avais ainsi traversé ces années en anonyme, en étudiant lambda. J’étais à l’image de ces coureurs français sur le Tour de France qui ne font jamais les gros titres et se contentent de rentrer dans les temps. Certes, j’avais eu l’occasion à quelques reprises de « montrer le maillot » quand un cours m’intéressait particulièrement. Les leaders de la classe étaient alors surpris de me voir sortir du peloton et les directeurs sportifs ou maitres de conférences s’intéressaient de plus près à mon cas en vue d’un transfert. Mais je n’avais pas de rêve de Maillot Jaune et retournait paisiblement dans le gruppetto, une fois ces quelques heures passées. Il y a de cela quelques semaines, j’avais franchi mes Champs-Elysées et décroché mon temps attendu diplôme. A l’arrivée, pas de Gérard Holtz, ni de professeurs émérites pour me féliciter, simplement quelques bières avec des potes ; pour faire honneur à la tradition du Tour de France.

Alors que le Tourmalet berçait mes songes, les rives de la Garonne se profilait au bout de la rame. Mes heures bordelaises étaient comptées.

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Austin Powers
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Re: La Saison des Illusions

Messagepar Austin Powers » 05 avr. 2011, 11:41

Putain c'est "grandement" écrit!
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